Extrait de Louis et les esprits de Banie : 3ème mouvement, 1er chapitre.

November 10, 2017

 

 

À Banie, c’est l’espoir qui faisait vivre.

Ce matin-là, les compagnons de La Pérouse s’étaient rassemblés à la sortie du village. Le commandant donnait à ses hommes les dernières instructions à propos de la construction du navire de secours, et l’endroit précis de sa mise à flot. Il conseilla ses officiers sur l’art du commandement, puis, voyant que tout était prêt pour le départ, il s’adressa à eux.

– Compagnons! leur dit-il. Voici venu le moment, où nous allons devoir faire preuve du meilleur esprit. Le temps que nous avons passé sur cette île sera bientôt un souvenir avec la force et la bonne volonté de tous. En mon absence, M. de Clonard prend le commandement général. Il s’arrêta gêné par une quinte de toux. L’équipe d’exploration que je dirige, a, vous le savez, pour espoir de topographier cette île du mieux possible, afin de nous frayer un chemin de retour vers des terres civilisées. Soyez forts ! La construction prendra du temps. Ne faites pas des insulaires des ennemis, ils peuvent être fort utiles. Nous serons de retour bientôt avec les indications essentielles à notre départ. En attendant, il vous revient de bâtir l’arche qui nous amènera loin d’ici. La coopération est notre force.

La Pérouse ordonna un garde-à-vous, il salua ses hommes et alors qu’il retirait sa main de son front leur dit :

– Dieu vous garde.

Les officiers lui serrèrent la main, puis ce fut l’ensemble des hommes qui approcha. On se salua et comme des frères, on s’embrassa. Les explorateurs prirent leur barda, et partirent à la découverte de cette île mystérieuse. Tous les espoirs étaient en eux. Ils traversèrent la mangrove, se frayant un passage entre les roseaux, la peur au ventre d’y rencontrer une bête terrée dans la boue. Ils entrèrent dans la forêt, La Pérouse, dernier de la file, se retourna. Il regarda ses hommes une dernière fois et les salua de la main. L’instant suivant, il disparut dans la luxuriante végétation et une seconde de mélancolie flotta parmi les hommes qui étaient restés.

Une seconde est une seconde même à l’autre bout du monde. À peine les explorateurs avaient-ils été hors de vue, que les ordres des officiers désormais chargés de la petite communauté, avaient fusé. Dès maintenant et sans perdre plus de temps, on allait réunir le matériel nécessaire à la construction du navire. Des épaves de l’Astrolabe et de la Boussole, on avait ramené tout le nécessaire pour se mettre à bâtir. Les clous, les marteaux, les charnières, le métal, les scies, les haches, les couteaux, des rabots, des pinces. Une vingtaine d’hommes étaient à pied d’œuvre sur les deux épaves, occupés à les démonter, pièce par pièce, planche par planche, vis par vis. En très peu de temps, l’Astrolabe, qui était la plus accessible, fut dépecée et réduite à l’état de carcasse. On avait retrouvé dans l’épave de la Boussole trois caisses qui contenaient des morceaux du bateau de secours dit Le Biscaïen, mais une seule avait pu être remontée. Lorsqu’ils tentèrent de prendre les deux autres, la Boussole gronda et s’affaissa, il y eut cinq morts. Tout ce maté- riel ainsi récupéré était embarqué sur les chaloupes. Une fois pleines, celles-ci partaient en direction de la grande anse, où les hommes avaient hissé le drapeau. Car c’est là qu’avait été identifié le meilleur endroit pour la mise à flot, à quelques lieux à l’ouest de Païou.

Les indigènes, assis non loin, regardaient d’un air étonné le spectacle de ces hommes blancs qui transportaient à bout de bras du matériel lourd et étrange. Ils les suivaient sur tous leurs travaux. Lorsqu’ils comprirent qu’ils voulaient construire une de leurs pirogues géantes, ils furent bien amusés qu’on ne prît pas tout simplement un arbre, pour le creuser en son centre, car à Banie et dans toutes les îles connues, c’est ainsi que l’on fabriquait les pirogues. Les hommes blancs coupèrent effectivement quelques arbres. Au début, ils en coupèrent une douzaine, qu’ils alignèrent les uns à côté des autres, évaluant leurs espacements avec de savants calculs. Cette plateforme servirait de base de construction. Les indigènes regardaient paisiblement, en mâchouillant des feuilles.

Puis, les blancs commencèrent à couper plus d’arbres, qu’ils scièrent encore pour en faire des planches. Plus d’arbres. Les indigènes regardaient toujours, aussi stoïques que curieux, leur étonnement était tel, qu’ils ne mâchaient plus. Une folie forestière s’empara des blancs. Ils scièrent et coupèrent et tranchèrent, plus et plus encore, jusqu’au jour où, comme les indigènes regardaient, les mains sur les hanches, le sourcil froncé ; la terre sous leurs pieds émit un subtil petit tremblement.

– L’esprit de la forêt est mécontent qu’on lui enlève ses enfants, déclara un ancien.

L’officier responsable de la construction entendit la requête de l’ancien et s’avança vers lui avec ses plans aux tracés experts, qui prouvaient à tous, et surtout à lui, qu’il était bien légitime de couper tant de bois. La science de la construction navale avait parlé, il fallait plus de bois.

– L’esprit de la forêt est mécontent qu’on lui enlève ses enfants, il faut sur-le-champ cesser.

– Hahahaha ! avaient en chœur répondu quelques-uns des hommes blancs.

– Messieurs ! Je vous en prie, un peu de tenue ! leur avait dit un officier.

Malheureusement, rien en ce temps-là, et surtout en ce lieu, ne permettait de faire le lien entre la science des blancs et la science des indigènes. Cela provoqua une terrible incompréhension, et à partir de ce moment-là, à Banie, la folie posa le pied en conquérante.

Un matin, un impétueux adolescent, que son âge rendait impulsif, s’en alla vers l’arsenal, où déjà pointait la structure de base d’un navire en devenir. Sur les douze troncs d’arbres alignés parallèlement les uns aux autres, il y avait une longue poutre qui était posée à la perpendiculaire. De cette poutre partaient quelques autres poutrelles de formes arrondies, main- tenues par des étais. L’adolescent, que son âge rendait curieux, fit le tour de la structure, la scruta de tous ses sens et y entra.

Il en sortit de l’autre côté, constata les débris des arbres que l’on avait coupés, et sur son visage, l’agacement se fit voir. Il se dirigea alors vers un tas de troncs d’arbres qui attendaient d’être utilisés et posa un pied sur l’un d’eux, en signe de propriété. Il ne dit rien, mais dans ses yeux on pouvait lire : « Cet arbre est celui de mes ancêtres, vous ne l’aurez pas. » Les Français le regardaient. Quelques autres adolescents vinrent alors l’imiter et dans les instants qui suivirent, ne fut plus un tronc sur lequel n’était posé un pied. L’un des hommes blancs s’avança alors, fit mine de mettre un coup de hache sur un tronc, et un jeune se retira effrayé. Il partit au village, suivi de tous les autres.

Pendant que les hommes blancs jubilaient, les jeunes revinrent avec leurs aînés.

– Un arbre pour une tige brillante, leur dit Toaï, fils de Korliao, qui héritait du rôle de son père.

– C’est trop ! leur dit Clonard. Nous avons besoin des tiges brillantes pour construire notre navire.

– L’esprit de la forêt est mécontent, répondit Toaï, nous ne pouvons le tolérer.

Les villageois se pressèrent alors aux abords du chantier et les Français lâchèrent leurs outils pour venir voir ce qu’il se passait. Sous un arbre, Toaï et Clonard, se faisaient face. L’un souriait ne lâchant pas les tiges brillantes des yeux, l’autre souriait, le doigt pointé sur le plan de construction du navire. Derrière Toaï, les adolescents, puis l’ensemble du village réuni. Derrière l’officier blanc, les compagnons. La conversation fut longue et se termina ainsi, sur quelques mots de Toaï agacé :

– Et bien dans ce cas, vous ne construirez pas votre navire !

Un mouvement de foule se fit sentir de part et d’autre. Dans un brouhaha d’énervement, des bruits d’armes que l’on prépare se firent entendre. D’un côté comme de l’autre, per- sonne ne fut raisonnable. Quelqu’un poussa quelqu’un d’autre, qui poussa plus fort encore. Alors, un autre se hasarda à bous- culer quelqu’un qui répliqua d’un coup d’épaule, puis vexé, on se poussa à se faire tomber, à se frapper, à se battre à mains nues. « Jeu de main, jeu de vilain » se souvint alors quelqu’un et tous brandirent leurs armes.

À Banie, la mésentente dominait et la bataille éclata.

Les combats qui en résultèrent firent plusieurs dizaines de morts des deux côtés. Les hommes blancs, retranchés autour du chantier de leur futur navire, protégeaient comme ils pouvaient leurs outils et leur métal. On libéra Brétel et Garnier pour qu’ils prêtent main-forte, mais à peine les deux lascars furent-ils dehors, qu’ils prirent la poudre d’escampette. Les Français firent une barricade tout autour de la construction. Les indigènes les gardaient à vue et s’assuraient qu’ils ne coupèrent point de bois. La situation se bloqua et les jours passèrent ainsi. Les blancs continuaient de construire avec ce qu’ils avaient, quand arriva du village une jeune demoiselle qui tenait en ses mains la cloche de l’Astrolabe, qui un temps trônait sur la table du noble commandeur.

 

 

 

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