Les Chagossiens, ou l’exil d’un peuple importé.

 

 

Loin dans l’océan Pacifique, quelque part entre les édens touristiques des Seychelles et des Maldives, existe le minuscule archipel des Chagos. Dans les Chagos, un atoll au nom bien étrange : Diego García. Tout comme ses frères des Maldives, Seychelles et autre Hawaii, Diego García a tout du paradis terrestre. Banc de sable écarlate à perte de vue posé sur une mer turquoise, cocotiers aux fruits juteux, lagons éternels s’illuminant entre terre et ciel, barrières de corail emplies d’une faune chatoyante. Tous ces attributs donnent à l’endroit un attrait certain pour le vacancier en mal d’exotisme et de lait de coco, mais à la différence de ses voisins, sur Diego Garcia, il n’y a pas de touristes.

Diego Garcia n’est pas la destination paradisiaque loin du monde, Diego Garcia est peuplé, ou plutôt occupé. Adieu vahinés et autres créatures exotiques, la population de Diego Garcia est verte, d’un vert chamoisé, n’a pas d’os dans le nez ni de cache seins en forme de noix de coco, la population de Diego García est en uniforme. Droits, stricts et rigides, ses uniques occupants sont des militaires américains, ils sont au nombre de 4000.

Ses anciens résidents, les Chagossiens, n’existent plus que répartit par groupe de quelques dizaines sur les cinq continents ou bien dans les archives de l’Empire britannique. En 1971, le gouvernement de sa gracieuse majesté décida de l’expulsion de tous les insulaires. Les Américains entreprenaient alors la construction d’une base militaire, il fallait faire place nette.

 

Chagossien : un nom d’emprunt.

 

Inhabitée jusqu’à la fin du 18e siècle, Diego García — à priori nommé d’après le navigateur espagnol Diego García de Moguer — est soudainement investie par les Français, à l’heure où les produits exotiques font rêver les bourgeoisies occidentales. Plus à l’est, en Asie, les Hollandais font fructifier leur Compagnie des Indes à Batavia et ont le monopole des épices, du café, du thé et autres produits nouveaux, à la mode dans les salons mondains. Les français ont du retard et le marché est porteur, ils commencent à exploiter les richesses aromatiques de l’océan Indien. Sur Diego Garcia, ils établissent une colonie, composée d’une soixantaine d’hommes, basée sur l’exploitation du sucre, de la coco et du coprah. Pour aider à la manœuvre de leurs colons isolés, ils y importent quelques esclaves des colonies d’Afrique. Ils les prennent principalement au Mozambique, mais aussi à Madagascar et sur l’île Maurice. Plus tard les rejoindront quelques Chinois et quelques Indiens.

 

EN 1814, traité de Paris oblige, Diego García, son archipel et l’île Maurice sont perdus par les Français, au profit des Britanniques. Ces derniers abolissent l’esclavage et les désormais « Chagossiens », restent sur l’île. Les Chagossiens deviennent « employés » des plantations. Le terme employé est mis entre guillemets, car hors mis le fait qu’ils étaient libres, ils continuaient l’exact même travail et dans les mêmes conditions que lorsqu’ils ne l’étaient pas. Ils investissent l’île. Ils y construisent leurs maisons, cultivent leurs jardins, développent une langue commune et ainsi naissent leurs descendants, premiers naturels de l’île. Le mélange des diverses ethnies fait que dans les années 1950, environ 60 % de la population est désormais native de Diego García et des environs. Une population estimée à 3000 individus. Un peuple est né. Un peuple simple et sain, vivant des produits de la pêche et de la cueillette. Un peuple bien loin de toutes des drames des grandes guerres. Ce sont les affres de l’après-guerre, justement, accompagnées de leur cortège de partages coloniaux, des envies d’indépendances et de la crainte des gouvernements occidentaux de nouveaux conflits, qui ont raison de la paix des Chagossiens.

 

Si en terme de paradis et autre lieu de paix, les Chagos sont bien placés, sa position stratégique dans l’océan Indien à l’heure de la guerre froide et du besoin des Américains d’avoir des soldats pas loin, au cas où, d’idyllique, l’archipel devient stratégique. Dommage. En 1968, Maurice réclame et obtient son indépendance. Avant de l’accorder, le gouvernement britannique prend soin de séparer Chagos de Maurice. En effet, depuis quelques années déjà, les Anglais et les Américains veulent une base militaire dans le Pacifique, Diego García et son archipel sont loués aux militaires américains pour y entreprendre la construction d’une base stratégique. Condition sine qua non de la négociation, que l’île et son archipel soient vides de tout habitant. En 1966, un « contrat de location » de 50 années est signé entre les deux pays. À ce jour, Maurice conteste toujours cette séparation.

 

Commençons par les chiens !

 

À partir de 1967, le gouvernement Britannique, sous l’égide du B.I.O.T (British Indian Ocean Territories) rachète une par une chaque parcelle de terre de Diego García et des environs aux compagnies exploitant toujours le sucre, ainsi qu’aux habitants. Une note interne du chef des territoires coloniaux britannique de l’époque, Sir Denis Greenhill, est claire :

 

Le but de la manœuvre, écrit-il, est de racheter chaque caillou. Il n’y aura plus aucun indigène, sauf peut-être les mouettes, mais celles-ci n’ont pas de comité de défense. Malheureusement, en plus de ces oiseaux, on trouve sur l’île quelques « Tarzans » et autres « Vendredis » aux origines obscures. Espérons les déplacer vers l’île Maurice.

 

Le ton est donné, à l’image cet autre mémo interne émanant du F.C.O (Foreign Colonial Office) :

 

Le F.C.O est à présent en pleine étude de la ligne à adopter quant aux habitants du B.I.O.T. Il faut éviter d’utiliser le terme « résident permanent » pour toutes les populations de ces territoires, car se faisant cela induirait que les droits civils devront être sauvegardés et les Nations Unies les considèreront comme légitimes. La solution est de leur instituer des papiers indiquant clairement qu’ils sont légitimes sur l’île Maurice et les Seychelles et sont seulement des résidents temporaires des B.I.O.T. Cette méthode, ainsi transparente, nous donnera la possibilité d’avoir une position de défense.

 

Dans les mois qui suivent, le gouvernement Britannique, à travers les moyens de communication de ses divers bureaux coloniaux, établi clairement le fait que les populations des Chagos ne sont ni permanentes, ni même semi-permanentes, allant même jusqu’à sous-compter le nombre d’habitants à 357 individus, alors que quelques années plus tôt, le gouverneur de l’île Maurice (depuis laquelle était administré l’archipel), les estimait à 1700. Aussi discrètes et obscures que fussent leurs méthodes, quelques initiés ont vent de l’affaire. Le gouvernement est accusé de vouloir expulser illégalement les insulaires. Des comités de défense se mettent en place avec notamment le projet d’un député, Tam Dalyell, d’interroger le parlement à ce sujet. La réaction de l’exécutif est prompte et claire et dans les jours qui suivent le Foreign Colonial Office fait circuler un mémo explicite :

 

Nous devons faire de notre mieux pour en dire le moins possible afin d’éviter d’embarrasser le gouvernement des États-Unis. (…) Nous ne souhaitons pas qu’il soit reconnu publiquement qu’une population a vécu sur Diego García pendant plusieurs générations et qu’ils puissent être considérés comme « légitimes ». Nous conseillons de dire que les habitants de l’île ne sont que des employés sous contrat venant des Seychelles ou de Maurice. Si d’aventure, un membre du parlement venait à demander ce qu’il adviendrait de ces gens en cas de construction d’une base américaine, nous pourrons toujours botter en touche, argüant que cette construction reste hypothétique, jusqu’à ce que le fait devienne officiel.

 

En 1969, pour initier la dépopulation, le gouverneur britannique des Seychelles ordonne que tous les chiens de l’île soient exterminés. Le chien, aide de chasse est de pêche est bien utile aux insulaires. Commencer par ce précieux renfort, revient à réduire l’indépendance alimentaire. À peu près 1000 canidés sont tués. Les Chagossiens voyagent souvent sur l’île Maurice où ils ont des liens familiaux. À partir de cette année-là, lorsque d’aventure ils s’y trouvent, ils commencent à se voir refuser le retour sur Diego García et sont, contre leur gré, gardés à Maurice. 1971 marque l’arrivée des soldats américains et la construction de la première piste aérienne. En mars de cette année, les insulaires sont officiellement « invités » à évacuer l’île.

Aux habitants qui demandent s’ils seront dédommagés pour devoir quitter leur propre pays, le gouverneur leur adresse un très flegmatique : « Nous ferons en sorte que vous soyez les moins perturbés possible ». Ainsi s’achèvent les négociations. Fin 1971, Diego García est vidé de ses habitants. Fin 1973, c’est l’archipel entier qui est dépouillé de toute forme de vie indigène. Le gouvernement britannique délivra une allocation de compensation de 650 000 Livres sterling, et plus tard de 4 millions additionnels. Ces sommes furent données directement au gouvernement mauricien pour distribution, mais ne le furent qu’une décennie plus tard.

 

Et maintenant ?

 

En l’espace de ces quarante années, les Chagossiens et leurs défenseurs ont tenté plusieurs recours juridiques, soit pour des compensations, soit pour un retour sur leurs terres natales. Nous passerons ici les détails de ces procédures interminables et fastidieuses. Mais notons tout de même quelques coups d’éclat des soutiens de ce peuple balloté :

 

En 2012, une pétition est lancée, via internet, et envoyée au président des États-Unis d’alors : Barrack Obama, générant une réponse laconique du gouvernement américain, qui remerciait les Chagossiens d’avoir porté leur cas auprès d’eux.

 

Le tout pour arriver à la conclusion finale de 2016, année durant laquelle le bail des Américains aurait dû prendre fin. À ce jour, les Britanniques refusent toujours le droit aux Chagossiens de retourner sur leur île et les autorités mauriciennes continuent de contester la séparation de Chagos de Maurice, donnant lieu également à d’innombrables batailles judiciaires entre les deux pays.

 

Concernant le conflit territorial entre Maurice et le Royaume-Uni : En 2017, l’assemblée générale des Nations Unies a émis un vote favorable pour le transfert du cas de la dispute territoriale entre les deux pays à la Cour de Justice internationale. S’il advenait que la cour jugeait Maurice légitime dans sa demande, alors il est fort probable que les Chagossiens pourraient retourner chez eux.

 

Petite touche de glamour dans cette triste histoire : il est à noter que l’avocate du Groupe de défense du peuple chagossiens se trouve être Amal Clooney, épouse du célèbre Georges.

 

En Mai 2019, une résolution de l'assemblée des Nations-Unis somme le Royaume-Uni de rétrocéder les Chagos à l'Île Maurice. Une résolution non contraignante à laquelle l'ambassadeur du Royaume-Uni à l'ONU a déjà déclaré qu'elle n'allait pas dans le sens de la sécurité de la région. Peu a espérer, donc, mais l'initiative diplomatique est là.

 

 

 

 

 

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