Le voyage de La Pérouse

April 12, 2017

 

 

 

Extrait de Louis et les esprits de Banie, premier mouvement, chapitre 6.

 

Le matin du premier jour d’août de l’année 1785 à Brest, l’expédition connue comme « l’expédition La Pérouse » leva l’ancre. Sur le port de la ville bretonne, des badauds s’étaient regroupés pour voir partir les deux prestigieux navires. La foule nombreuse saluait, tandis qu’à bord, les ordres de départ avaient déjà été donnés. La Pérouse, sur le pont de la Boussole, contemplait Brest une dernière fois.
La Boussole et l’Astrolabe s’éloignèrent tranquillement et le calme revint sur les quais. Après quelques minutes, l’horizon, pour les badauds du port comme pour les équipages des navires, reprit sa forme initiale, celle de l’infinie ligne droite.

            –  Est-il parti ? demanda Louis XVI, bien loin de là. 


            –  Oui sire, les navires ont appareillé ce matin.
– Que les vents leur soient favorables. Espérons avoir 
bientôt des nouvelles de M. de La Pérouse.


 

Hormis le capitaine lui-même, prirent place à bord Antoine 
et deux cents de ses anonymes congénères. Tous y avaient un rôle des plus précis, qui permettrait à ce petit monde de vivre et survivre telle une société en autarcie, en attendant la pro- chaine escale. Il y était des marins et des guerriers confirmés, des religieux bien sûr, des scientifiques, des artistes, mais aussi, car le monde ne peut aller sans eux, des marins de tous bords, occupant les fonctions de boulangers, charpentiers, bouchers, canonniers, maîtres d’équipage, boscos, domestiques, valets de chambre, secrétaires. Il y avait ceux dont la seule tâche était de nettoyer le pont, ceux qui s’occupaient d’éplucher les patates. Les deux frégates étaient équipées de telle sorte, qu’il y avait de la place pour embarquer de la nourriture sur pied, des végétaux à planter, des végétaux à ramener. Dans les cales avaient pris place un grand nombre de matériels de secours, des 
voiles, des cordes, des outils. Des objets divers et variés pour les échanges commerciaux avec les indigènes, du matériel de navigation de la plus haute technologie connue, du pain, du sel, des instruments de musique, du savon, des habits. Suivant les glorieuses traces de Cook, Bougainville, Wallis, Carteret et des autres, les équipages de la Boussole et de l’Astrolabe s’en allèrent de par le monde.

 

Une aventure parmi tant d’autres, car l’humain fait mémoire commune et son voyage est universel. De leur voyage à venir, ces hommes, qu’ils soient illustres ou inconnus, ne connaissaient rien d’autre que les théories et les cartes élaborées avec les moyens de l’époque. La seule certitude qu’ils avaient, c’était celle de partir. Revenir n’était qu’un fantasme générateur d’es- poir et de vie. Car si l’espoir peut faire vivre, encore faut-il le nourrir. La nourriture de l’espoir, c’est le rêve. Le rêve de découvrir et le rêve du retour pour raconter et ainsi transformer le fantasme en réalité. Les épouses, les enfants, les parents restaient à quai eux aussi pleins d’espoir et de rêves, mais comme ceux qui partaient, ils avaient les cœurs également remplis de peur et d’anxiété. Peut-être dans les cœurs alliés de tous ces braves gens, est-ce la crainte qui inconsciemment prit le dessus. La crainte de ne jamais se revoir, la peur de l’adieu. Car jamais les équipages de la Boussole et de l’Astrolabe ne revinrent sur leurs terres de départ. Ils se perdirent, un jour de mauvais vent.

 

Le départ de Brest fut glorieux. La Manche et l’océan Atlantique furent aisés à traverser. La Pérouse et la plupart de ses officiers, navigateurs aguerris, étaient accoutumés au grand océan. Ils l’avaient maintes fois défié, pour se rendre vers les côtes d’Amérique, où en soldats entraînés, ils avaient combattu. Mais cette fois, leur destination n’était pas les côtes occidentales de l’Amérique du Nord. Ils naviguèrent vers le sud et leur première escale se fit dans les îles de Madère et de Tenerife. Les meilleurs auspices se présentèrent à eux, car ils furent courtoisement accueillis, à tel point que deux semaines plus tard, lorsqu’ils reprirent la mer, leurs navires étaient encore plus abondamment chargés de vivres qu’à leur départ de Brest.

 

Le capitaine et ses compagnons prirent cela comme un signe du destin. Un signe favorable. Cap vers le sud, la Boussole et l’Astrolabe passèrent la ligne d’Équateur le 29 septembre de cette même année. Le sud atlantique, réputé houleux, leur fut clément. Par un matin de novembre, ils arrivèrent en vue des côtes du Brésil, ils abordèrent l’île de Sainte-Catherine, où les navires firent relâche. La Pérouse mandata un de ses hommes pour négocier le réapprovisionnement avec le gouverneur de l’île. Non seulement le gouverneur accepta, mais pria le commandant et son état-major à souper. Il avait entendu parler de l’expédition dans une gazette portugaise. Passionné d’aventure, il voulait rencontrer La Pérouse. Le capitaine et ses compagnons prirent cela comme un signe du destin. Un signe favorable. La relâche dura presque deux mois et toujours faisant cap au sud, ils reprirent la mer. En janvier de l’année suivante, les navires passèrent au large des côtes de Patagonie. Puis, toujours plus au sud, le détroit de Magellan passé, le cap Horn leur offrit l’immensité du très grand, du plus pacifique des océans. Voilà six mois qu’ils naviguaient, ils quittèrent le grand Atlantique par un matin froid, pour s’engager dans l’océan Pacifique. Du continent américain, ces hommes ne connaissaient que la côte ouest, le cap Horn passé, les côtes de l’est s’ouvraient à eux.

– A-t-on des nouvelles de M. de La Pérouse ? demanda un jour Louis XVI.

– Non sire, nous n’avons pas de nouvelles, lui répondit le ministre de la marine.

 

Le Pacifique. La plus grande et la plus mystérieuse des étendues d’eau de l’époque. Car si les explorateurs européens avaient maintes fois traversé l’Atlantique, à la recherche de nouvelles terres, rarement, ils s’aventurèrent vers le Pacifique. Mais ce dernier n’était pas un grand inconnu pour tout le monde. Les explorateurs chinois, japonais et le monde asiatique en général, le sillonnaient et le connaissaient parfaitement. Lorsque la Boussole et l’Astrolabe s’engagèrent le long des côtes du Chili, ce fut pour eux une découverte, le réel début de l’aventure. Ils remontèrent la côte orientale de l’Amérique du Sud jusqu’à la nouvelle ville de Conception, comptoir espagnol rebel, à quelques lieues de la baie de Sainte-Marie, sur les berges de la rivière Biobio. Le gouverneur de la ville leur réserva lui aussi un accueil chaleureux. Il s’étonna que nul à bord ne fût malade. Mais La Pérouse lui ne s’en étonnait point. Il est vrai qu’aucun navire ayant traversé l’Atlantique, puis passé le cap Horn vers le Pacifique, n’arrivait exempt du scorbut ou de maladies locales qui décimaient ses équipages. Le capitaine et ses équipages prirent cela comme un signe du destin. Un signe favorable. La Boussole et l’Astrolabe étaient certes bien fournies en vivres et eau. La Pérouse et de Langle, qui commandait l’Astrolabe, étaient certes soigneux et sou- cieux de leurs hommes. Mais la chance y joua. L’expédition avait bonne mer, le réapprovisionnement était régulier et les accueils étaient toujours bons, que ce soit par les colonies européennes en place ou par les indigènes qui étaient favorables aux échanges de nourriture contre produits nouveaux. Une chance donc, car peu de navigateurs de l’époque pouvaient se targuer d’avoir fait l’objet de tant d’égards. Les équipages vaillants et les navires solides, La Pérouse continua alors le voyage vers l’ouest. L’île de Pâques, perdue au milieu de l’océan, fut à vue en avril 1786. Les quelques chapardages dont les marins furent victimes, durant leur séjour de quelques heures sur cette île, n’entamèrent pas la bonté qu’ils avaient envers les insulaires qu’ils rencontraient. Les deux frégates levèrent donc l’ancre et continuèrent leur interminable épopée vers le nord. Ils passèrent une deuxième fois la ligne d’Équateur et rentrèrent à nouveau dans l’hémisphère nord. Ils passèrent les îles Sandwich, où ils furent étonnés de l’abondance de l’eau fraîche, puis toujours vers le nord, atteignirent les côtes du continent américain, entrant par l’Alaska dans sa douce saison. Les paysages changèrent. Des petites îles de sable blanc recouvertes de petites collines, ils y virent des montagnes recouvertes de sapins. Les lourdes températures tropicales firent place au froid et à des mers couvertes de petits morceaux de glace. Les vents chauds cédèrent la place aux vents froids, et la neige, sur les sommets, fit son apparition. La petite baie qui les accueillit fut par La Pérouse baptisée : « Port-des-Français ». Ce baptême précipité et infondé fut-il à l’origine des malheurs qui allaient s’abattre sur l’expédition ? Ce fut dans la baie de Port-des-Français, qu’eut lieu le premier drame des neuf mois de navigation. Un fort vent de nord-ouest souffla. Il souffla si fort que les navires ne tenaient plus à leur ancrage. Il souffla si fort que le capitaine décida de les faire rentrer plus encore à l’intérieur de la baie pour trouver un abri. En réalité, il souffla avec tant d’ardeur, que pour la première fois, La Pérouse et ses compagnons éprouvèrent la peur de perdre leurs embarcations. Mais ce ne fut là que peccadilles. L’admiration qu’inspiraient les marins de l’expédition de n’avoir eu jamais aucun malade et aucun mort, fut soudainement mise à bas un matin du mois de juillet. Ce matin précisément, deux chaloupes d’une vingtaine d’hommes furent envoyées au fond de la baie, pour quelques relevés géologiques d’importance. Aucun n’en revint vivant. Les deux petites embarcations allèrent s’écraser contre quelques rochers, victimes de violents brisants. Gloire et désespoir, à l’aube de leur première année complète de navigation autour du monde, la consternation s’abattit sur tous les marins, et plus jamais on ne se permit de clamer combien on était chanceux.

 

Les frégates reprirent leur route vers le sud. Elles longèrent les côtes de Californie, puis suivant à peu de chose près la ligne du tropique du Cancer, traversèrent l’océan Pacifique dans son intégralité, pour arriver au comptoir portugais de Macao. C’était le deuxième jour de l’année 1787. En septembre de cette même année, ils atteignirent le Kamtchatka. Ce fut ici, à l’extrémité orientale de la Russie, que débarqua un matin, l’un des passagers de l’expédition. Son nom était Barthélémy de Lesseps. Un jeune homme de 20 ans, embarqué à Brest au titre de traducteur de langue russe. La Pérouse ayant pour projet de quitter la Russie sous peu et de ne pas y revenir, il décida que Lesseps, qui n’était donc plus utile, ferait un excellent messager. Il confia au jeune homme la mission de traverser toutes les Russies jusqu’à Paris, afin de convoyer au roi les nouvelles tant attendues de son expédition.

– Monsieur de Lesseps, lui dit La Pérouse dans la quiétude de son cabinet de travail. Il y a ici, dit-il en désignant une caisse, le récit, les notes et les commentaires de plusieurs mois de navigation. Vous connaissez, monsieur, la mission qui est la vôtre. Tout ceci doit être remis à sa majesté le roi de France. Notre expédition tient au cœur du roi, comme mes compagnons tiennent à mon cœur. Prenez soin de cette caisse comme de votre propre vie. La destinée est entre vos mains. Dieu vous bénisse.

 

Lesseps débarqua donc et entreprit un voyage à travers la Russie et l’Europe, qui dura plus d’un an. L’expédition repartit des terres du Kamtchatka fin septembre et sillonna le nord du Pacifique jusqu’en décembre 1787. Pendant ce temps, Lesseps traversait la Russie par tous les moyens qui lui furent possibles. La précieuse caisse restait toujours près de lui, il allait à cheval, à pied, en bateau, à traîneau. Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, l’homme durement attaché à sa mission ne s’arrêtait jamais. Les belles plaines de l’ouest russe étaient rudes en hiver et Lesseps fut bloqué à plusieurs reprises, dans l’impossibilité totale d’aller plus avant. À Paris, un autre homme se demandait quand il aurait des nouvelles de M. de La Pérouse. Ce dernier sillonna la péninsule coréenne, le Japon, la Chine, puis fit route vers les îles du nord Pacifique. En cette fin d’année 1787, La Pérouse perdit son second, M. de Langle, commandant de l’Astrolabe, massacré par les habitants de l’île de Maouna.

 

Lesseps, toujours bloqué à l’ouest de la Russie, reprit son chemin vers Paris en février 1788, au moyen d’un traîneau, tiré par des chiens. Exactement à cette époque La Pérouse et ses hommes arrivèrent à Botany Bay, la future Sydney. Ce fut ici, la dernière fois que l’on trouva trace de l’expédition. La Boussole et l’Astrolabe se dirigèrent alors vers la Mélanésie.

 

Mai ou juin 1788. Dans cette Mélanésie lointaine, où voguèrent la Boussole et l’Astrolabe, il y avait un minuscule archipel, composé de deux îles, qui sur leurs cartes, se nommait Santa-Cruz. La plus grande de ces îles du bout du monde se connaît de nos jours sous le nom de Vanikoro. Ils passèrent devant l’île de Vanikoro. Puis, le néant. Les frégates firent naufrage, un soir de tourmente sur cette île que d’aucuns nomment Vanikoro, mais que ses habitants en ce temps-là nommaient Banie. Dès lors, personne, en aucun lieu et pendant longtemps, n’entendit plus jamais parler de l’expédition La Pérouse, de la Boussole, de l’Astrolabe, de M. de La Pérouse lui-même, et de ses compagnons. Sur cette île, semble-t-il, ces compagnons d’infortune vécurent et survécurent. Pour sûr, beaucoup y trouvèrent la mort.

Barthélemy de Lesseps atteignit Paris en octobre. Il rendit compte au roi Louis XVI de son voyage et de l’expédition. Il fut célébré en héros et les honneurs les plus hauts lui furent rendus. Personne ne savait encore que quelques mois plus tôt, l’expédition avait cessé d’exister. On crut longtemps que Lesseps, car il avait eu la chance de débarquer et de revenir en France, avait été le seul et unique survivant de l’expédition.

 

La suite dans Louis et les esprits de Banie, Edition Le Texte Vivant.

 

 

 

 

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